L'énigme Piney Brown

Patrice Champarou
Mars 2007
LGDG n°64

Allez donc expliquer à qui ne connaît pas l'esprit tortueux des Greenwoodiens comment l'audition d'un blues, superbe et délicieusement rétro, interprété par... Christina Aguilera (si !) a pu déboucher sur une série d'interrogations concernant le chanteur Piney Brown !

C'est pourtant bien dans le cadre d'une fausse querelle des anciens et des modernes que Christophe Mourot a attiré notre attention sur l'album One of These Days chroniqué par ailleurs dans ce numéro. Et nous voici penchés sur les "racines" de ce Piney Brown qui, malgré ses quatre-vingts printemps largement dépassés, ne cesse de refaire surface.
"La plupart des titres de l'album sont des reprises de son propre répertoire des années 50 re-cosmétisées en 2006, d'où un son très moderne" précise Xavier Boulanger, légitimement estomaqué en constatant que personne n'avait remarqué la présence de cet album comme "coup de cœur" de l'émission Baker Street pendant une semaine - "et à quoi ça sert que les animateurs de radio y se décarcassent ?"

Etant assez peu branché sur l'histoire du "jump blues", mais tout de même curieux de savoir d'où sort ce personnage qui, malgré ses accents modernes, s'inscrit clairement dans la continuité des "blues shouters", je m'interroge essentiellement sur le détail qui me semble le plus troublant : son nom !

Big Joe Turner

Car Piney Brown, c'est à l'origine le personnage mythique que Big Joe Turner évoque en 1940 dans le deuxième couplet de Kansas City Blues, premier titre qu'il enregistre sous son nom en compagnie du pianiste Pete Johnson :

Yes, I dreamed last night
I was standin' on 18th and Vine.
Yes, I dreamed last night
I was standin' on 18th and Vine.
I shook hands with Piney Brown
And I could hardly keep from cryin'.


"I shook hands with", et non "I sure can be" comme le prétendent certains sites Internet. Le rêve de Big Joe ne renvoie pas à une illusion de notoriété ou d'aisance matérielle, mais à l'image bouleversante d'un ami décédé "dans ses bras" selon la légende... aucun risque, par conséquent, que l'actuel Piney Brown soit l'individu célébré par Big Joe, mais plusieurs ambiguïtés persistent quant à ce nom. Il se trouve en effet qu'il existait à Kansas City deux frères Brown, respectivement surnommés "Big Piney" et "Little Piney", et s'il est clair que notre Piney Brown ne peut être le premier (Thomas Jefferson Brown, décédé en 1932), on perd la trace du second, prénommé Walter, à l'aube des années 40. S'agirait-il du "même", réapparu sept ans plus tard?
Pour ajouter au trouble, un correspondant d'outre-Atlantique vient attester on ne peut plus sincèrement que le musicien encore en activité se prénomme effectivement Walter !

Confusion, nous dira Romain Pélofi, entre notre Piney "Kokomo" Brown dont on trouve les premiers titres sur Apollo, Jubilee et King à partir de 1947, et le chanteur Walter Brown, compagnon de Jay McShann qui a commencé à enregistrer deux ans auparavant. Aucun rapport non plus avec Othum Brown, musicien de Chicago et sideman de Little Walter sur Ora Nelle... de là à se demander si le musicien qui nous intéresse s'est jamais appelé "Brown", il n'y a qu'un pas !

Le site officiel de Piney Brown demeure étrangement muet sur son identité, mais apporte quelques précisions : né en 1922 dans l'Alabama, il ne pouvait avoir plus de 18 ans lors de son premier séjour à Kansas City, où ses activités musicales se réduisaient apparemment à fort peu de choses, sinon rien.
Dans quelles circonstances a-t-il été amené à adopter ce pseudonyme ? C'est ce que j'ai demandé à "headbonedaddy" a.k.a. Jeffrey Ingerstoll, producteur de ses deux derniers albums. Dans l'intervalle, je me suis intéressé de plus près aux deux frères Brown de Kansas City, sur lesquels les renseignements ne sont guère abondants.

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Les quartiers interlopes de Kansas City figuraient au temps de la prohibition parmi les hauts lieux de permissivité que "protégeaient" autant la pègre qu'une certaine classe politique, et cette ville au passé musical déjà riche allait devenir, après la crise de 1929, le paradis des musiciens. Mary Lou Williams ne dénombrait pas moins de cinquante établissements au nord de "18th and Vine", le district situé à l'intersection de Vine Street et de la 18ème rue qui correspondait au centre névralgique de la communauté afro-américaine. Le nombre de cabarets officiellement recensés était en fait nettement supérieur, et certains affichaient sans vergogne derrière le bar : "Whiskey, 25 cents le verre, Marijuana, 25 cents le joint". Count Basie, évoquant dans une interview filmée le prix dérisoire des diverses boissons alcooliques proposées, se rappelait surtout que ce commerce florissant permettait d'embaucher plusieurs orchestres au grand complet dans une même soirée !
Les frères Brown, surnommés "Piney" en raison de leur lieu de naissance présumé (Pinbluff, Arkansas) furent apparemment deux personnages-clés de la vie nocturne de Kansas City. Thomas ou "Big Piney", protégé du politicien Felix Payne qui fut également maire de la ville, dirigeait plusieurs établissements de jeu. Entre autres activités plus ou moins légales son frère Walter "Little Piney", lui-même joueur professionnel, gérait le Sunset Sunset Crystal Palace où se produisaient Turner et Johnson, et en partie le légendaire Subway Club. Réputé pour son hospitalité, il était considéré avant tout comme l'ami, voire le "saint patron" des musiciens.
Il n'existe pas de preuve décisive de sa mort en 1940, peu de temps avant la fameuse session de Big Joe Turner, mais toute confusion avec l'actuel Piney Brown semble exclue tant par la différence d'âge que par leurs origines géographiques respectives.

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Big Joe Turner

Revenons donc au musicien auteur de That's Right, Baby, Kokomo et Whispering Blues, dont on peut trouver les premiers titres sur l'excellente compilation Hoot and Holler Saturday Night (Delmark) également consacrée à Eddie Mack.
Il s'appelle en réalité Columbus Perry, ce que m'a confirmé Jeffrey Ingerstoll en précisant - assez brièvement - qu'il n'avait jamais eu de frère, ne s'appelait pas Walter, et que s'il avait bel et bien dirigé un bar à Kansas City, c'était au milieu des années 50 avant qu'une dispute suivie d'un coup de feu ne mette un terme à son négoce.
Beaucoup d'interrogations pour un maigre bilan... ? Je persiste cependant à considérer que la question essentielle, celle à laquelle je n'ai pu obtenir de réponse, conserve tout son sens. Il est peu probable que ce musicien dont les premiers succès marquent les débuts du rythm'n'blues ait choisi ce nom de scène par hasard, et je gagerais que le "hit" de Big Joe Turner repris par tant d'autres, y compris Muddy Waters, y est pour quelque chose.

Imposture, dans la mesure où son véritable nom n'apparaît nulle part ? Vague tricherie quand les notes de son dernier CD affirment qu'il a commencé sa carrière en 1940 et entretiennent un flou artistique autour de la date de ses débuts professionnels ? Qu'importe, on a déjà vu mensonges plus fragrants dans le monde du blues... Aleck "Rice" Miller n'avait certainement pas besoin d'emprunter le nom de Sonny Boy Williamson pour affirmer son talent, et pourtant il l'a revendiqué jusqu'au bout ! Beaucoup de bluesmen ont exagéré leur âge pour des raisons diverses, et on compte parmi les musiciens d'avant-guerre un nombre significatif de "Little", de "Junior" ou de "Buddies" qui reprenaient purement et simplement le nom de leurs aînés. En adoptant celui-ci, Piney Brown n'usurpe la réputation d'aucun autre musicien, mais se conforme à mon avis à une certaine... tradition ;-)

Patrice Champarou

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La Gazette de Greenwood N°64