Les paroles des Blues de Robert Johnson

Jean-Michel Borello
LGDG n°64

A tort ou à raison, Robert Johnson est probablement aujourd'hui le bluesman acoustique le plus connu du grand public. Beaucoup d'événements survenus ces dernières années concourent à cela. L'intégrale Columbia (C2K 46222) a été un surprenant best-seller dès sa parution, en 1990. Elle continue à être régulièrement rééditée, ce qui est plutôt rare dans le domaine du blues...
Le film Crossroads (Walter Hill, 1986) a popularisé le mythe du bluesman qui rencontre le Diable au carrefour des Highways 61 et 49. Il doit ressortir en DVD ces jours-ci. Le récent et excellent O'Brother des frères Cohen a encore renforcé cette légende. Le dernier CD d'Eric Clapton est entièrement consacré aux compositions du bluesman du Delta. Bref, Robert Johnson est aujourd'hui "tendance".
Ses compositions les plus célèbres, Dust My Broom et surtout Sweet Home Chicago, ont été et continuent à être interprétées par des milliers d'artistes de toutes les nationalités.
Sa bibliographie est impressionnante, de loin la plus importante de tous les bluesmen : 11 livres traitant directement de sa vie sont actuellement en vente sur Amazon ! Il y a même un roman policier à succès (Crossroads Blues de Ace Atkins) qui parle de la recherche des soi-disant enregistrements perdus de Robert Johnson !
En dehors de l'évidente qualité de son oeuvre, on peut se demander ce qui a bien pu provoquer un tel engouement.

Robert JohnsonDe son vivant, on ne peut pas dire qu'il ait eu beaucoup de succès. Son unique (et très modeste) hit régional a été le Terraplane Blues. Les Noirs de son époque étaient beaucoup plus intéressés par Bessie Smith, Leroy Carr, Tampa Red ou Big Bill Broonzy que par Robert Johnson, les chiffres de vente le prouvent bien.
En fait, son succès est venu beaucoup plus du public blanc des années 60 que de sa propre communauté. Des intellectuels de gauche américains comme Peter Guralnick ou Sam Charters ont beaucoup œuvré pour bâtir sa légende.
Sous leur plume, l'obscur chanteur de Hazelhurst (Mississippi) est devenu le symbole du bluesman d'avant-guerre, chantre d'un peuple opprimé.
Il avait plusieurs atouts pour cela. D'abord, tout comme le Che, il est mort très jeune, à 28 ans, et il n'a donc pas eu le temps de se "compromettre" dans le monde du show business où son évidente classe pouvait aisément l'entraîner.
Ensuite, sa mort était à l'époque mystérieuse. En fait, on en connaît aujourd'hui assez précisément les circonstances grâce surtout à HoneyBoy Edwards qui en a été le témoin direct.
D'autre part, R.J. était probablement le premier bluesman à s'inspirer profondément de ses prédécesseurs grâce à l'écoute attentive de leurs enregistrements. Il a ainsi pu réaliser une habile synthèse du blues "ancien" et devenir le premier bluesman "moderne" de l'histoire de cette musique. Ses inspirateurs n'étaient encore pas bien connus durant les années soixante et il a donc pu apparaître comme un prodigieux créateur, ce qu'il n'était évidemment pas. C'était par contre un grand musicien professionnel, capable d'interpréter non seulement des styles de blues très différents, mais aussi des succès de Broadway ou du jazz. Ce sont les producteurs de ses disques qui lui ont demandé de limiter ses enregistrements à des blues.
Enfin, certaines de ses paroles ont pu paraître très surprenantes pour le public blanc de l'époque, particulièrement celles qui avaient trait au Diable. C'était en fait un thème assez courant dans les blues de son époque, mais encore une fois les auteurs des sixties n'avaient qu'une vision très limitée des anciens enregistrements.
Tout ceci n'enlève évidemment rien au plaisir immense que l'on peut retirer de l'écoute du coffret Columbia... Robert Johnson reste un fantastique chanteur/guitariste, capable de transmettre une intense émotion à n'importe quel auditeur du monde.
Et ceci, même si ses paroles restent le plus souvent incomprises. Et pourtant, dans le succès d'un blues auprès de son public originel, elles comptaient au moins autant que la musique ou l'interprétation... C'est ce qui explique l'engouement qu'ont pu susciter des bluesmen aussi répétitifs que Jazz Gillum, Washboard Sam ou Memphis Minnie. Ils "racontaient des histoires".

De façon à ce que les non-anglicistes puissent un peu mieux apprécier l'art de R.J., je vous propose donc une modeste analyse de quelques-unes de ses compositions les plus révélatrices.
Robert Johnson a enregistré ses 29 compositions au cours de deux sessions. La première (16 chansons, en général deux prises de chaque) s'est déroulée dans une suite du Gunter Hotel de San Antonio (Texas) les lundi 23, jeudi 26 et vendredi 27 novembre 1936. Il avait un peu plus de 25 ans.
La deuxième et ultime session (13 chansons) a eu lieu à Dallas (Texas) les samedi 19 et dimanche 20 juin 1937. Il devait mourir un an après, le 16 août 1938.
Sur ses 29 chansons, 4 ont pour sujet l'amour heureux, 4 l'amour malheureux, 8 le voyage, 5 sont des blues "salaces" et 8 divers (dont une seule parle explicitement du Diable).

J'ai donc procédé à quelques traductions des blues les plus connus de Robert Johnson. En préalable, je dois dire que si traduire une chanson n'est jamais très facile, traduire des blues tient souvent de l'exploit impossible. Une magnifique trouvaille poétique de l'auteur tombe en général complètement à plat en Français. Et ce que chantaient les bluesmen était tellement inséré dans leur époque que nous avons souvent du mal à comprendre ce qu'ils voulaient bien dire...
Et enfin, le plus important, c'est que le blues est d'abord un feeling avant d'être des mots... ce qui fait qu'il peut être apprécié universellement. Je vous conseille donc fortement de mettre les disques de Robert Johnson en lisant ce - forcément - modeste article… Ça peut toujours aider !

Commençons notre analyse chronologiquement par le premier blues qu'il ait enregistré :

Kind-Hearted Woman Blues

"La femme au bon cœur."

1 - J'ai une femme qui a bon cœur, elle fait tout ce qu'elle peut pour moi. (bis)
Mais ces femmes de mauvaise vie, elles ne peuvent pas me laisser tranquille.
2 - J'aime ma copine, mais ma copine ne m'aime pas. (bis)
J'aime vraiment cette femme, je ne peux pas la laisser tranquille.
3 - Il n'y a qu'une chose qui pousse Mr Johnson à boire,
Je te jure que la manière dont tu me traites, je commence à le réaliser,
Ma vie n'est plus la même.
Tu me brises le cœur lorsque tu prononces le nom de ce type.
4 - C'est une femme au bon cœur, mais elle ne pense qu'à des choses méchantes tout le temps ;(bis)
Tu ferais mieux de me tuer tout de suite plutôt que d'avoir toujours ça dans ta tête.

En lisant ces quatre strophes, on peut se demander à quoi cette femme au bon cœur pouvait bien ressembler... Elle était gentille ou c'était une traînée ?? En fait, comme tous les artistes ambitieux (et R.J. l'était sacrément, tous les témoignages concordent sur ce point) qui entraient pour la première fois dans un studio d'enregistrement, il voulait avoir un hit immédiat. Il a donc commencé par assembler des vers qui avaient déjà bien marché pour d'autres. On retrouve ainsi une bonne dose de Leroy Carr et de Kokomo Arnold dans Kind-Hearted Woman Blues, même si la cohérence de la chanson en souffre passablement… C'était un procédé très courant dans les blues de l'époque, ils ressemblaient plus souvent à des collages qu'à des chansons bien construites comme nous pouvons l'entendre aujourd'hui.

I Believe I'll Dust My Broom

"Je crois que je vais enlever la poussière de mon balai."

1 - Je vais me lever un matin, je crois que j'enlèverai la poussière de mon balai. (bis)
Chéri, le type noir que tu aimes, il peut prendre ma chambre.
2 - Je vais écrire une lettre, téléphoner dans toutes les villes que je connais. (bis)
Si je ne la trouve pas à West Helena, elle est sûrement à East Monroe.
3 - Je ne veux pas d'une femme qui veut tous les types qu'elle rencontre. (bis)
C'est une traînée, ils ne devraient pas l'autoriser dans les rues.
4 - Je crois bien que je vais rentrer chez moi. (bis)
Tu peux me maltraiter ici, mais tu ne pourras pas le faire quand je serai chez moi.
5 - idem 1
6 - je vais appeler la Chine, pour voir si ma copine n'est pas là bas. (bis)
Si je ne peux pas la trouver aux Philippines, elle doit être en Ethiopie quelque part.

Elmore James a bâti sa carrière entière sur ce célèbre morceau...
L'expression "épousseter mon balai" a fait couler beaucoup d'encre, la traduction que l'on peut penser comme étant la plus logique étant "se barrer", mais pour être honnête, on ne la trouve dans aucun autre blues ni aucun dictionnaire d'argot américain de l'époque. R.J. l'a probablement inventée lui même. Ici encore, on trouve le thème éternel de la femme qui fait souffrir l'homme… On ne s'étonnera plus de la savoir si méchante et en même temps l'objet de recherches désespérées… Même en Chine, aux Philippines ou en Ethiopie (trois pays en pointe dans l'actualité de 1937…) Ici encore, R.J. a collé ensemble des vers écrits essentiellement par Kokomo Arnold.

Sweet home Chicago

"Ma douce ville Chicago."

1 - Oh Chérie, ne veux tu pas venir? (bis)
On repart pour le pays de Californie, vers ma douce ville Chicago.
2 - Idem 1
Sweet Home Chicago 3 - Un et un font deux,
Deux et deux font quatre
Je suis plein, je suis pris, il faut que j'y aille.
Oh chérie...
4 - Deux et deux font quatre,
Quatre et deux font six.
Si tu continues à faire la fête avec tes copains,
Ton business va sûrement se planter.
Oh chérie...
5 - Six et deux font huit,
Huit et deux font dix.
Si elle t'a déjà eu une fois,
Elle le fera sûrement encore.
Oh chérie...
6 - Je pars pour la Californie, de là pour Des Moines, Iowa
Quelqu'un m'a dit que tu vas avoir besoin de mon aide.
Oh chérie...

Ce blues est devenu le plus connu de tous les blues, jusqu'à devenir une véritable et pénible rengaine destinée à clôturer les concerts sans imagination. R.J. l'a encore une fois emprunté à Kokomo Arnold (Old Original Kokomo Blues, Decca 1934)
On ne peut qu'être surpris par "Chicago dans le pays de Californie" sachant que plus de deux mille kilomètres les séparent... On a dit que R.J. ne connaissait pas la géographie et qu'il s'était donc trompé. Ceci m'étonne beaucoup, car il avait démontré à de nombreuses occasions qu'il était loin d'être inculte. J'opterai plutôt pour une symbolisation de la Californie en tant que terre promise (se référer pour cela aux Raisins de la colère de Steinbeck) et Chicago, le rêve des gens du Sud en cette époque de grande dépression, ne pouvait que se situer au milieu de ce paradis.
Les petits jeux rimés arithmétiques (bien sûr sans aucune saveur en Français) sont également de grands classiques dans les blues, souvent avec des doubles sens salaces. Ce n'est pas le cas ici.
L'expression "Je suis plein, je suis pris, il faut que j'y aille" fait référence à l'argot des camionneurs dans le texte original.

Come on in my kitchen

"Rentre dans ma cuisine."

1 - Mmm... mmm...
Tu ferais mieux de rentrer dans ma cuisine, je crois qu'il va pleuvoir dehors.
2 - La fille que j'aime, je l'ai prise à mon meilleur ami ;
Un chanceux me l'a reprise.
Tu ferais mieux de rentrer dans ma cuisine, je crois qu'il va pleuvoir dehors.
3 - Elle est partie, je sais qu'elle ne reviendra pas ;
J'ai pris son dernier sou dans son gris-gris.
Tu ferais mieux de rentrer dans ma cuisine, je crois qu'il va pleuvoir dehors.
4 - Quand un femme a des ennuis, tout le monde lui tombe dessus ;
Elle cherche un copain, mais elle n'en trouve pas.
Tu ferais mieux de rentrer dans ma cuisine, je crois qu'il il va pleuvoir dehors.
5 - L'hiver arrive, ça va être difficile.
C'est pas sûr que tu y arrives.
Tu ferais mieux de rentrer dans ma cuisine, je crois qu'il il va pleuvoir dehors.

Dans ses mémoires, le compagnon d'errance de R.J., Johnny Shines disait que cette chanson conduisait le public au bord des larmes à chaque fois, tant la force de conviction de R.J. était grande. Il faut noter que les paroles de la seconde prise sont assez différentes de la première, ce qui signifie soit que R.J. les improvisait au gré de son inspiration, soit plus probablement que la chanson était notablement plus longue que les 2 minutes et quarante sept secondes du disque publié. Le 78 tours a sûrement raccourci ainsi un paquet de blues qui étaient beaucoup plus longs en public.
Le gris-gris en question (nation sack ou mojo bag) est encore très populaire dans le Sud et on peut y introduire des pièces de monnaie en plus des racines, des fèves ou des os de chat noir...
Ici encore, il n'y pas une grande cohérence entre les différents couplets, mais la force poétique des images évoquées fait que ceci n'a pas un grande importance.

Terraplane Blues

(Terraplane était une marque d'automobiles économiques, mais plutôt sportives, produites de 1909 à 1954 par la Hudson Car Company de Detroit. Elles ont depuis disparu du marché.)

1 - Je me sens si seul, tu m'entends quand je gémis ? (bis)
Qui conduit ma Terraplane depuis que je suis parti ?
2 - J'allume tes phares chérie, ton klaxon ne marche plus (bis)
(parlé : quelqu'un a vidé la batterie de cette voiture...)
Il y a un court circuit là dedans, là, tout en bas.
1935 Hudson Terraplane 3 - Je vais soulever ton capot, chérie, je vais vérifier ton niveau d'huile. (bis)
Il y a une femme que j'aime, là bas en Arkansas.
4 - Ta bobine ne marche pas, et tes bougies ne font pas d'étincelles ; (bis)
Le moteur est en mauvais état, il faut faire recharger ta batterie.
5 - Je pleure, s'il te plait ne me fait pas de mal, (bis)
Qui conduit ma Terraplane, depuis que je suis parti ?
6 - Monsieur le cantonnier, s'il vous plait, ne bloquez pas la route ; (bis)
Elle est prévue pour rouler à 140 à l'heure, je suis pressé, il faut que j'y aille.
7 - idem 5
8 - Je vais regarder tes connections, je vais tester tes fils.(bis)
Et quand je vais presser ton petit starter, alors ta bougie va me mettre le feu.

Dans ce morceau, R.J. s'exerce au "Hokum Blues", à double sens salace, rendu très populaire entre autres par le succès de Tight Like That de Tampa Red et Georgia Tom en 1928. Franchement, il y a beaucoup mieux dans ce style ! Big Bill Broonzy, Tampa Red et surtout Bo Carter (ah, Banana In Your Fruit Basket c'est quand même autre chose !) Quatre autres morceaux de R.J. sont plus ou moins dans cette veine : Phonograph Blues, They're Red Hot, Dead Shrimp Blues et Milkcow's Calf Blues. Terraplane fut le seul succès (modeste, ce fut un petit hit local) de R.J. de son vivant.

Crossroads Blues

"Le blues du carrefour."

1 - Je suis allé au carrefour, je suis tombé à genoux. (bis)
J'ai demandé au Bon Dieu "Sauve le pauvre Bob, s'il te plaît".
2 - Je suis planté au carrefour, essayant de trouver quelqu'un qui me prenne. (bis)
Il n'y a personne qui me connaisse, tout le monde me passe devant sans s'arrêter.
3 - Le soleil se couche, je vais me trouver dans le noir,(bis)
Et je n'ai pas de gentille fille qui m'aime et qui apprécie ma tendresse.
4 - Tu peux courir, vas dire à mon copain Willie Brown (bis)
Que je suis planté au carrefour et que je crois bien que je vais m'effondrer.

Dans ce célèbre blues (découvert par le grand public avec la version des Cream en 1967) R.J. commence vraiment à exprimer sa personnalité. Les paroles ne sont plus un assemblage de vers piqués çà et là et le texte gagne en cohérence.
La légende dit que ce crossroads est celui des Highways 61 et 49, juste au nord de Clarksdale, mais on ne saura bien sûr jamais à quoi R.J. pensait lorsqu'il a composé ce morceau.
Willie Brown était un bluesman de l'époque, accompagnateur de Charlie Patton et Son House. Mais là encore, on n'est pas sûr que ça soit lui à qui R.J. fait référence.
La panique qui s'empare de l'auteur lorsqu'il voit la nuit arriver est bien connue de tous les auto-stoppeurs, aggravée par le fait que les Noirs n'avaient pas le droit d'être sur une route la nuit dans l'état du Mississippi à cette époque de ségrégation...

La seconde et dernière séance d'enregistrement (19 et 20 juin 1937) a permis à R.J. d'enregistrer ses compositions les plus personnelles, fidèles reflets de ses névroses. Il semble qu'il se soit débarrassé de l'idée de faire un hit à tout prix et qu'il ait pris confiance en lui. Il a aussi acquis plus d'expérience à travers ses innombrables voyages à travers les USA, jouant chaque soir dans un endroit différent. A mon humble avis, elle contient ses véritables chefs d'œuvre, même si la première était plus "explosive".

Hellhound on my trail

"Le chien de l'enfer est sur mes traces."

1 - Il faut que je bouge, le blues tombe comme de la grêle,
Et les jours continuent à m'apporter des tracas,
Un chien de l'enfer est sur mes traces.
2 - Si aujourd'hui était la veille de Noël
Et si demain était Noël,
On prendrait du bon temps, non, chérie ?
Tout ce qui me faudrait, c'est ma petite, pour me tenir compagnie...
3 - Tu as mis de la poudre magique tout autour de ma porte,
Ça me laisse avec l'envie de repartir, dès que je m'arrête quelque part.
Je peux voir que le vent se lève à cause des feuilles qui tremblent sur l'arbre.
Tout ce qu'il me faudrait, c'est ma petite pour me tenir compagnie...

La poudre magique dont parle l'auteur, c'est la fameuse Hot foot powder, remède infaillible contre les maris volages, toujours en vente dans les boutiques spécialisées de New Orleans...

Me and the devil blues

"Moi et le Diable."

1 - Ce matin, lorsque tu as frappé à ma porte, (bis)
J'ai dit, "Salut Satan, je crois bien que c'est l'heure d'y aller".
2 - Moi et le Diable, on marchait côte à côte. (bis)
Je vais taper sur cette femme jusqu'à ce que je sois satisfait.
3 - Elle disait qu'elle ne comprenait pas pourquoi j'étais si méchant avec elle. (bis)
Ca doit être ce vieil esprit démoniaque, là tout en bas.
4 - Tu peux m'enterrer sur le bas côté de la grand route, (bis)
Comme ça, mon esprit démoniaque pourra prendre le bus et se barrer.

Curieux, non ? Ce sont des paroles comme celles-ci qui ont entretenu la légende de R.J. vendant son âme au Diable… mais d'autres bluesmen avaient eux aussi longuement parlé du Diable, Peetie Wheatstraw par exemple, surnommé le "beau fils du Diable". Et en fin de compte, il ne parle explicitement du diable que dans cette composition. Le curieusement nommé Preachin Blues/Up Jumped the Devil ne parle pas du tout du Prince des Ténèbres...
Ceci dit, et d'après les témoins directs de ses errances (Johnny Shines, HoneyBoy Edwards... ) R.J. était un drôle de bonhomme, en plus d'être un alcoolique notoire et un bagarreur invétéré... ce n'était pas vraiment un type sympathique, surtout avec les femmes qu'il aimait pourtant beaucoup. Il aurait même eu certaines tendances au proxénétisme... Mais, à sa décharge, les temps et les mœurs étaient bien différents de ceux de notre époque, bien plus rudes. Par contre, ce n'était pas du tout un vagabond, mais un musicien professionnel qui tenait à être toujours bien habillé et qui voyageait en bus ou en train en payant sa place.

Love in vain

"L'amour inutile."

1 - Je l'ai accompagnée jusqu'à la gare avec sa valise à la main. (bis)
Oh, que c'est difficile de le raconter, lorsque tout votre amour est inutile.
2 - Quand le train est arrivé, je l'ai regardée dans les yeux. (bis)
Oh, je me sentais si seul, je n'ai pas pu me retenir de pleurer.
3 - Quand le train a quitté la gare, il y'avait deux lumières derrière. (bis)
La bleue était mon blues et la rouge était mon âme.
Tout mon amour en vain...

Cette chanson a été popularisée par les Rolling Stones (1969) et elle est exemplaire de la manière dont un bluesman peut transmettre une émotion intense avec des mots très simples et quelques images évocatrices.
LP CBS
Ce sont justement les Rolling Stones et avec eux les bluesmen anglais (Eric Clapton, John Mayall, Peter Green…) qui ont été les plus ardents avocats du retour de Robert Johnson dans la mémoire collective. Dès la parution de l'album CBS King of the Delta Blues Singers en 1961, un véritable culte s'est propagé en Angleterre autour de notre héros. Plusieurs raisons à cela. D'abord le mystère qui entourait R.J. Je rappelle qu'on n'a découvert sa photo qu'en 1990 et que très peu de choses étaient alors connues sur sa vie. D'autre part, l'album, orné d'un dessin représentant un guitariste vu de dessus, était très bien fait. Son titre a également beaucoup marqué les esprits. Quoiqu'il aurait bien mieux convenu à Son House ou à Charlie Patton !
Le son de l'album (et donc des enregistrements originaux) était fort convenable, bien meilleur que celui des autres bluesmen du Delta. Arc, la compagnie qui a enregistré R.J. était beaucoup plus professionnelle que d'autres comme Paramount et employait du meilleur matériel. LP CBS Il faut aussi signaler ici un détail curieux : Don Law, le producteur qui organisait ces séances, a dit dans une interview que R.J. chantait face au mur de la chambre transformée en studio, attribuant cela à sa grande timidité. J'ai du mal à admettre cette hypothèse. Comment quelqu'un qui passait sa vie à animer les juke-joints du Delta pouvait il être timide ? Par contre, tous les guitaristes savent que le son de leur instrument est bien plus clair et plus volumineux s'ils jouent face à un mur ou mieux, dans un coin de pièce... Là encore, je parierai plus sur le professionnalisme de notre héros que sur sa supposée ruralité... Et enfin, les paroles, forcément étranges pour de jeunes anglais, avaient cette aura de mystère, de satanisme, de sexe débridé, d'alcool frelaté et de voyages sans fin qui, en fin de compte, convenait très bien à la génération "Sex, Drugs, and Rock'n'Roll" !
Tout ceci a fait que Keith Richard, Eric Clapton, Jeff Beck et bien d'autres ont proclamé le relativement obscur Robert Johnson comme étant une de leurs principales influences et ceci, dès leurs premières interviews. Donc, avec l'aide des intellectuels américains et des blues/rockers anglais, Robert Johnson en est arrivé là où il est aujourd'hui : un des principaux symboles du Blues.
Même si tout cela tient plus du romantisme que de la vérité historique, on ne peut que se réjouir d'une telle chose. Car en dépit de tout, il reste un très grand bluesman !

Jean-Michel Borello

Article paru dans le N°6 d'ABS Magazine (ABS - La Maison Blanche, 33 route de Pompignat - 63119 CHATEAUGAY)


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Bibliographie :

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La Gazette de Greenwood N°64