"Oldies But Goodies"

Patrice Champarou
Juillet 2007
LGDG n°65

Protégés par les trois volets d'une jaquette qui, une fois dépliée, proposait les textes originaux et leur traduction en Français, les disques édités par Le chant du Monde dans les années 60 étaient d'une épaisseur peu commune, et ceux qui reprenaient le meilleur du catalogue Folkways étaient souvent pressés avec davantage de soin que les éditions américaines correspondantes.

2. Snooks Eaglin

Folkways

Dire qu'il a fallu attendre plus de quarante ans pour le tout premier album de Snooks Eaglin voie à nouveau le jour, à l'initiative d'Elijah Wald...
Chef-d'oeuvre presque autant décrié qu'il a été porté aux nues - car ainsi évoluent les goûts d'une critique plus attentive aux querelles d'école qu'à la musique elle-même - cette galette offrait tout simplement le meilleur de la période "acoustique" de Snooks.

Enregistré dans la rue par le folkloriste Harry Oster en 1958, le jeune musicien est très vite devenu une légende auprès des amateurs de folk-music et de folk-blues. A vingt-deux ans, il révélait un talent prometteur avec un répertoire des plus éclectiques; sa voix légèrement voilée rappelant celle de Ray Charles, son jeu de guitare très élaboré, ont provoqué un engouement légitime... pour de mauvaises raisons, a-t-on estimé par la suite.

On s'est en effet empressé de proclamer qu'après avoir découvert Robert Pete Williams et quelques autres musiciens aux noms bien oubliés (Guitar Welsh, Hogman Maxey, Otis Webster) Harry Oster venait de dénicher un authentique chanteur de rue, un pur représentant de l'évolution moderne du blues rural.
"Country Boy in New Orleans", la seconde étiquette dont Snooks fut affublé, résume assez bien l'image paradoxale sous laquelle notre chanteur a été présenté à un public qu'il serait bien injuste de qualifier de "puriste", tant était grande la soif d'ouverture sur une musique populaire mise sous le boisseau durant deux décennies.

Réédition Smithsonian

New Orleans Street Singer - Smithsonian Folkways 40165

Fidèle à sa ville natale, la Nouvelle-Orléans, Snooks Eaglin l'est certainement demeuré jusqu'à nos jours, mais le chanteur qui aspirait au succès à travers ce qu'on qualifiait très raisonnablement à l'époque de rhythm'n'blues n'était en aucune manière un représentant du monde rural, et encore moins un mendiant... à moins qu'on décide de qualifier ainsi tout musicien qui accepte des pourboires!
Un jeune guitariste aveugle qui s'inspirait évidemment de ses aînés, mais appréciait en priorité la musique de sa génération et jouait régulièrement en petite formation avec d'autres jeunes... point final, pourrait-on dire, si ces premiers enregistrements sur une guitare acoustique n'avaient fini par faire émerger le mot "imposture" sans qu'on sache s'il visait l'homme, ses interprétations, ceux qui l'avaient fait connaître ou les amateurs si prompts à s'enflammer.

Le paradoxe ne serait-il pas plutôt dans le camp de ceux qui, tout en dénonçant un attachement un peu naïf au blues "authentique", ont décrié ces premiers albums précisément au motif que le chanteur ne correspondait en rien à l'image éculée, artificielle, et pour tout dire totalement fausse du "bluesman", image que ces mêmes anti-puristes demeurent aujourd'hui les seuls à brandir? Et que dire des critiques européens qui, pour les mêmes raisons, ont osé en leur temps comparer Mance Lipscomb à un clochard édenté qu'on aurait poussé sur scène pour lui faire chanter Le temps des cerises?

Fraîcheur et virtuosité, une approche quelquefois brouillonne... qu'importe, si on accepte une bonne fois pour toutes que la musique n'est ni une démonstration de maîtrise technique, ni l'art de se conformer aux règles édictées par les musicologues, mais celui de prendre des risques à bon escient? Ce disque est superbe, et Smithsonian a fait un remarquable travail de remastérisation. Vingt-cinq titres (le 33 tours original n'en comportait que seize) exhumés avec passion, un pur plaisir et un livret des plus pertinents. Une concession aux possesseurs du vinyle original, m'a dit Elijah : les deux prises de Driftin' Blues sont différentes de celle du LP... il faut bien que les "anciens" conservent quelques menus privilèges! ;-)

Arhoolie

Country Boy In New Orleans - Arhoolie CD 348

Les disques postérieurs de cette période de Snooks Eaglin ont tout autant de charme, et les thèmes s'inscrivent dans la même optique, entre tradition et modernité, mais les CD actuellement disponibles combinent des sessions différentes qui le présentent le plus souvent avec une guitare à douze cordes, sur laquelle son jeu s'avère aussi brillant mais nettement moins inventif.
C'est le cas du CD Arhoolie, probablement le plus riche du lot - 23 titres - sur lequel on le trouve seul ou accompagné d'une seconde guitare, d'un harmonica, voire d'une washboard ou de tom-toms. On y retrouve l'intégrale du légendaire Possum Up a Simmon Tree ainsi que certains morceaux (Mama Don't You Tear My Clothes, I've Had My Fun, Bottle Up And Go, That's All Right...) disponibles par ailleurs. Un disque fascinant, mais inégal tant en qualité qu'en ce qui concerne la prise de son.

Heritage

That's All Right - Fantasy OBCCD 568-2

Plus équilibré mais bien plus court, cet album de treize titres illustre le talent de Snooks sur une douze cordes à l'exception des trois derniers morceaux. Pas un seul déchet, mais un complément bien partiel des sessions de 1959. Manquent en particulier Mean Old World ainsi qu'une fameuse Malagueña instrumentale qui figuraient sur le LP de la célèbre collection Portrait in Blues... faut-il, pour retrouver cette dernière, se procurer un troisième CD, en l'occurrence édité chez Storyville?

Storyville

New Orleans Street Singer - Storyville STCD 8023

Ce dernier pourrait apparaître comme un bon compromis sur lequel on retrouve Alberta et le meilleur des deux albums précédents - ainsi que la Malagueña ;-), mais également (d'où cette reprise du titre) des extraits du tout premier Folkways... on se prend décidément à rêver que Messieurs les producteurs s'efforcent un jour de coordonner leurs initiatives!

Storyville

Snooks Eaglin - Universal 987 140-7

A titre personnel je n'apprécie que très moyennement les enregistrements Sonet de 1971 : sa voix s'est aggravée, son jeu de guitare est devenu plus fruste et l'ensemble des titres qu'il interprète conviendraient bien mieux à une petite formation qu'à un exercice en solo. Entre-temps, Snooks a connu sa première expérience d'enregistrement en studio avec ses faces Imperial, actuellement indisponibles... mais dont la réédition mérite d'être guettée avec attention. Sans doute cherchait-il également, lors de cette dernière session acoustique produite par Sam Charters, à se débarrasser une fois pour toutes d'une image de chanteur de blues rural, "authentique" pour ne pas dire archaïque, qui lui collait désagréablement à la peau... La suite de sa carrière lui a donné raison, mais les premières faces Folkways demeurent un enchantement.


Signalons sur le site de Stefan Wirtz une page encore à l'état d'ébauche concernant la discographie de Snooks Eaglin

Patrice Champarou

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La Gazette de Greenwood N°65