Born for Hard Luck

Patrice Champarou
Septembre 2003
LGDG n°65

Tout comme Travel in Blues, la revue trimestrielle luxembourgeoise Rollin' & Tumblin' dirigée par notre ami Rol Trierweiler faisait partie de ces excellentes publications blues aujourd'hui disparues. La Gazette a souhaité rendre hommage à cette revue, dont la parution a cessé après le numéro 31, et dans laquelle intervenaient des spécialistes comme Robert Sacré, André Hobus, et plusieurs rédacteurs dont les noms ne nous sont pas totalement inconnus (Georges Lemaire, René Malines, Philippe Prétet, Jocelyn Richez...)

Ce court article paru dans le numéro 27 était illustré par une gravure de Bruno Lefebvre.


Arthur « Peg Leg Sam » Jackson
(18 décembre 1911 – 27 novembre 1977)

Le samedi 16 septembre 1972, Bruce Bastin et Pete Lowry apprennent à la dernière minute que la troupe de Chief Thundercloud se produit à Pittsboro, Caroline du Nord. Ils s’y précipitent et filment... une vieille connaissance, un bonimenteur hors pair qui danse sur sa jambe de bois devant un public hilare, agrémentant ses blagues d’impossibles grimaces que prolonge sa barbiche blanche : Peg Leg Sam, comparse régulier du chef indien mais voyageur imprévisible, est donc encore en vie !

Peg Leg Sam

«  Tel que vous me voyez là, vous voyez le portrait craché d’un homme né avec la poisse. Je suis né le treize, jour impair, et même un vendredi 13, le jour qui porte malheur ! Pour vous dire à quel point j’ai la poisse, si je marche à vive allure je suis sûr de buter dans quelque chose, et si je ralentis il y aura toujours quelque chose pour me rentrer dedans! J’ai tellement la poisse que le jour où il pleuvra de la soupe, tout le monde sera là avec sa cuiller pour la récolter et je serai le seul à n'avoir qu'une fourchette. Ouais M’sieur, je suis né avec la poisse ! »

Ce personnage goguenard, bavard à souhait, qui met le public dans sa poche avant même d’avoir sorti la première note de son harmonica, est bien plus qu’un survivant du blues d’avant-guerre : l'un des derniers musiciens formés à l’école des « medicine shows », ces spectacles ambulants destinés à vendre des remèdes aussi douteux que miraculeux, qui constituaient l’une des principales attractions dans les campagnes du Sud au début du siècle. Son introduction habituelle, « Born for Hard Luck », obéit à la vieille maxime selon laquelle il importe de rire pour éviter de pleurer sur son sort… mais la poisse, quel enfant de métayers noirs pouvait prétendre y échapper autrement que par la dérision ?

Né en 1911 près de Jonesville, Caroline du Sud, Arthur Jackson n’a connu dans son enfance que les travaux des champs, et la pièce unique d’une cabane en planches qui abritait ses parents et ses cinq frères et sœurs. Bénissant les rares jours de pluie qui lui permettaient de fréquenter l’école, il commence à fuguer dès l’âge de dix ans et cette bougeotte incessante ne l’a jamais quitté.
Son talent précoce à l’harmonica l’amènera à se produire dans les rues, lors de foires et de pique-niques, s’inspirant d’abord de musiciens locaux tels Butler Jennings et Biggar Mapps.
Errant entre Géorgie et Caroline du Sud, il trouve son mentor à Spartanburg en la personne d’Elmon « Keg Shorty » Bell, et dès 1922 rencontre le chanteur-guitariste Pink Anderson auprès duquel il contractera le virus du spectacle ambulant. On le trouve en Caroline du Nord, à Anderson en compagnie de Jesse Lawson, à Brevard avec Jack Hemphill, mais ces diverses associations n’étanchent pas sa soif de pérégrination.
Il exercera divers métiers, de la Floride à la Nouvelle-Angleterre, du Canada aux Bahamas, tantôt vagabond, tantôt prédicateur, le plus souvent travailleur manuel, occasionnellement marié ou emprisonné, mais à aucun moment de sa vie réellement sédentaire.
En 1930, voyageant dans un train de marchandises, il fait une chute qui entraînera la perte de sa jambe droite. Ce tragique épisode cantonne désormais ses activités au domaine musical, mais n’entame pas son goût du voyage : celui qu’on surnomme à présent « Peg Leg » en raison de son pilon de bois participe six mois par an aux spectacles des « docteurs » Frank Kerr, Doc Thompson, puis Silas Green.
Outre ces engagements de longue durée, Peg Leg Sam continue de se déplacer, le plus souvent en auto-stop, de se produire dans les rues, à bord des bateaux de plaisance ou à l’occasion de manifestations locales. Sponsorisé par Julius Fenner, négociant en tabacs qui apprécie son talent, il bénéficiera entre 1936 et 1961 de séquences régulièrement diffusées par plusieurs stations de radio, puis de télévision.
Sa dernière association avec Leo Kadhot, Indien Potawatomi qui vendait ses remèdes sous le nom de « Chief Thundercloud », débute dans les années cinquante et durera plus de vingt ans, dont dix en compagnie de Pink Anderson et du joueur de washboard « Chilly Winds ».

C’est seulement en 1970 que «  Peg Leg » est découvert par Pete Lowrey et Bruce Bastin qui le feront enregistrer pour Flyright et Trix. Bien qu’il ait renoncé à « faire la route » après la disparition de son vieil associé, il poursuivra ses activités jusqu’en 1977, date à laquelle lui-même décèdera. Se produisant dans les universités, participant aux festivals plus tardivement, mais avec autant de succès que les premiers acteurs du « blues revival », il joue notamment en Caroline du Nord, en Virginie, ainsi qu’à Philadephie, Boston, Washington et New York où il enregistre en compagnie de Louisiana Red.

Avant d’être musicien, Peg Leg Sam était un conteur, un farceur et un improvisateur. Il était non seulement la vedette principale des « medicine shows » qu’il animait, mais également l’aboyeur et le bonimenteur de ces spectacles qui duraient au minimum deux heures. Lorsque le « docteur » intervenait pour présenter ses mixtures faites de térébenthine, de kérosène et d’essences aromatiques, c’est encore lui qui s’infiltrait dans l’assistance pour proposer les précieux flacons, agrémentant chaque vente d’une ritournelle. Ses monologues, subtils mélanges de tradition populaire, de témoignages autobiographiques, d’histoires grotesques et de jeux de mots de circonstance, étaient aussi appréciés que ses tours de force instrumentaux. Sa voix naturellement percutante et éraillée pouvait se faire sobre ou profonde, voire aussi solennelle que celle d’un prédicateur, rôle qu’il savait endosser et parodier à merveille.

« Je ne crois pas une seconde que le bon Dieu m’ait laissé vivre soixante-dix ans pour le seul plaisir de me balancer dans un océan de flammes, et s’amuser de mes pleurs et de mes grincements de dents. Kickin' It! Pas la peine de chanter ses louanges si on croit que c’est ce qu’il a derrière la tête. Ne vous apitoyez jamais sur votre sort, riez de vos malheurs, mais ça, non... c’est le plus gros mensonge qu’on ait inventé ! On ne me fera jamais craindre d’être plongé dans la friture comme un vulgaire patate, certainement pas. »

Harmoniciste accompli, Peg Leg s’inspirait incontestablement de virtuoses comme De Ford Bailey ou Freeman Stowers, capables de jouer simultanément mélodie et accords. Mais son talent ne se limitait ni aux imitations de trains, ni aux hallucinantes scènes de chasses agrémentées de cris d’animaux comme son célèbre Fox Chase, ni au seul style « montagnard » dont héritera Sonny Terry. Il pouvait faire preuve d’une grande retenue dans les pièces chantées, prolongeant chaque phrase d’un motif instrumental enchaîné sans aucune rupture, et modelant sa sonorité avec soin et aisance. Par-dessus tout, son talent d’improvisateur ne se fondait jamais dans des structures indistinctes, chaque pièce reposant sur un thème clairement exposé, éventuellement plusieurs thèmes qui se succédaient spontanément au gré de son inspiration.

Son vaste répertoire comportait des chansons empruntées à la tradition des minstrels, des ballades, des pièces instrumentales, des compositions personnelles ainsi que des reprises de blues enregistrés dans les années trente comme Early In The Morning, fidèle adaptation de la version de John Lee Williamson qui démontre une fois de plus l’importance du disque dans l’élaboration et la propagation de la musique de blues au début du siècle.

Deux disques compacts offrent une sélection de cet héritage : Early This Morning (Corazong 255 029) et surtout Medicine Show Man (Trix 3302), réédition de l’excellent Kickin’ It (32 Jazz Records). Accompagné occasionnellement par Baby Tate ou Louisiana Red, Peg Leg Sam, alors âgé d’une soixantaine d’année, fait preuve d’un professionnalisme et d’une « présence » exceptionnelle.

Patrice Champarou



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La Gazette de Greenwood N°65